Le dandy blanc et la dame violette
Titem | 9 juillet 2011Attablé à la terrasse provisoire qui fait face à la scène improvisée de l’émission « Quand le jazz est là » d’Espace Musique et FIP, le dandy savoure la mélodie grave et harmonieuse du contrebassiste, la jambe droite posée sur la jambe gauche, un verre de vin posé devant lui. Sa présence pourrait être tout aussi incongrue que celle des tentes et des plantes en plastique de cette petite place encadrée entre de hauts bâtiments et des espaces verts – bien réels ceux-là – mais elle ne l’est pas, quoiqu’en pensent ceux qui lui jettent un regard mi-amusé mi-moqueur auxquels il ne prête nulle attention.
Tout entier vêtu de lin blanc, pantalon ample et chemise immaculée, jusqu’aux souliers de cuir et semelle de crêpe. Seule une large ceinture noire lui entoure la taille, ainsi qu’un foulard à pois blancs autour du cou. Il porte également un chapeau blanc agrémenté d’un fin ruban noir. On le croirait tout droit sorti d’un film de l’entre-deux-guerres s’il n’avait cet air de ressemblance avec le chanteur Christophe.
Derrière ses lunettes de soleil, ses sourcils légèrement froncés, on le sent bien davantage concentré sur la musique jazz. Son sourire sous sa fine moustache grisonnante est presque imperceptible, mais à chacun fin de morceau où l’un des instrumentistes exprime en solo toute sa virtuosité, quand le public applaudit et pousse des « hou » d’allégresse, il reprend une gorgée de vin, c’est sa manière de saluer l’artiste.
Après quelques pièces musicales, il se lève délicatement. Il passe la poignée de son large sac noir autour de l’épaule et s’en va, droit, la démarche lente. A son passage devant moi, un homme arrivé quelques minutes plus tôt pousse du coude la femme qui l’accompagne et hoche la tête vers le dandy, se gaussant de son allure féminine et empruntée. Le malotru ne reste pas longtemps et bientôt, c’est une vieille dame, avançant à pas menus, qui se pose à mes côtés.
Elle a l’excentricité vestimentaire de Salome Otterbourne dans Meurtre sur le Nil mais pas l’exubérance du comportement, habillée d’une longue robe violette chatoyante, un foulard blanc noué autour de la tête et d’immenses lunettes cerclées d’une épaisse monture blanche. Sa peau, marquée par quelques grains de beauté, est diaphane et fine et l’on devine ses veines qui battent sous ses tempes. Un long collier noir descend jusqu’à son ventre, elle le fait glisser entre ses doigts noueux.
Là aussi, les gens passent et la regardent, interloqués, mais elle reste imperturbable, ses grands yeux verts fixés sur les musiciens, la tête dodelinant comme dansent les notes sur la partition. S’arrête alors un jeune photographe, qui la contemple, les yeux écarquillés, un coin de sa bouche relevé en un sourire. Il s’approche d’elle, la salue, et commence à discuter en anglais avec la dame, qui lui répond d’un air affable. Il la complimente sur sa toilette et lui demande s’il peut la photographier. Elle accepte, prend une pose nonchalante, le regard perdu dans le vide. Le jeune photographie la salue de nouveau et la remercie.
L’ami qui devait me rejoindre me retrouve alors et je pars, amusé et charmé, l’image de ses deux êtres singuliers et hors du temps encore à l’esprit.
Le dandysme est un soleil couchant; comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie. Mais, hélas! la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout, noie jour à jour ces derniers représentants de l’orgueil humain et verse des flots d’oubli sur les traces de ces prodigieux myrmidons.
Charles Baudelaire, « Le Dandy », Le peintre de la vie moderne, 1863 (extrait).






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